Autour du livre de Gabrielle Deydier, « On ne naît pas grosse »

Autour du livre de Gabrielle Deydier, « On ne naît pas grosse »

sorti le 15 juin 2017

 

Le livre de Gabrielle Deydier se présente comme une double enquête : une enquête sur les nouvelles interventions chirurgicales proposées aux personnes obèses et une enquête sur comment elle est devenue obèse et comment elle l’est restée.

Une erreur médicale est à l’origine de son surpoids. Le syndrome de Stein-Leventhal1 est diagnostiqué 7 ans après que sa maladie ait débuté. L’injonction contradictoire des régimes drastiques et d’un poids qui s’entête à augmenter, créés chez l’auteure une angoisse vis à vis du corps médical. D’autant qu’issue d’un milieu modeste, la nourriture a disposition ne lui permet de suivre les régimes prescrit comme il faudrait. Son autobiographie médicale est édifiante, à une exception prés, les médecins la considèrent comme responsable de son problème. Si certains adoptent une posture qui prêtant savoir ce qui est bon, d’autres vont jusqu’au mépris le plus total : on pense à cette réflexion rapportée du gynécologue sur ce qu’il y a « au milieu de tous ces bourrelés ». Ce qui contribue à l’empêcher de se soigner, d’avoir accès à un suivi.

Mais elle croise aussi le mépris masqué, banal, présent dans nos comportements de questions sur son rapport à l’alimentation, de réflexions de passants. Paroxysme de la grossophobie, l’acte isolé d’une femme dans une auberge de jeunesse. Alors que Gabrielle Deydier y occupe un lit, endormie, une femme partageant le même dortoir vient la réveiller pour l’insulter, lui crier dessus. La violence, également structurelle, passe part les agissements de professionnels de l’éducation nationale qui la pousse à démissionner, car disent-ils, en tant qu’AVS2, elle renvoie aux personnes en situation de handicap dont elle s’occupe une mauvaise image d’eux-même. Ça c’est son histoire.

Son histoire est celle de la grande Histoire des personnes obèses et de leur exclusion sociale, parce qu’ils ne collent pas à une norme et que de nombreux fantasmes gravitent autour d’eux : leur impossibilité d’avoir une vie affective et sexuelle, leur incapacité à se prendre en charge…

Mais l’enquête va plus loin, comment le corps médical parvient-il à convaincre autant de femmes de se faire opérer ? Car les opérations ont augmentées de 80% en 10 ans. Elle enquête directement auprès des services chirurgicaux qui dispensent les soins, suit les formations, s’entretient avec des femmes opérées. Elle cherche à montrer comment se met en place cette injonction à la chirurgie, comment les médecins « préparent » les patientes. C’est clairement le cauchemar. Il faut bien se dire que sous le miracle vendu, il y a un taux d’échec considérable. Car beaucoup se font opérer une fois pour poser un anneau gastrique3, puis se font une sleeve4, puis un by-pass5. Et cela peut finir très mal. Car ces opérations sont censées s’adresser à des personnes qui n’ont pas de troubles du comportement alimentaire, mais il est trop facile de contourner le dispositif. En plus d’avoir un suivi médical à vie, avec des risques de complication, il n’est plus jamais possible de manger normalement : « le patient opéré ne peut plus s’alimenter normalement, il doit fractionner ses repas en cinq prises par jour »6. Enfin et surtout, ces opérations doivent être étudiées sous l’angle du long terme, car les souffrances et le mal-être liés à la reprise de poid ou à une perte trop rapide qui engendre un corps difficile à accepter amènent à une augmentation des taux de suicide.

Ainsi, on voit que les femmes, invitées à être toujours plus minces, souffrent déjà souvent plus de leur obésité que les hommes. Qu’elles ont plus de critiques, qu’elles subissent plus de violence psychique. La médecine ajoute à cela le chantage à la santé car l’obésité morbide7 peut être cause de maladies. Jamais on ne parle d’un surpoids bien vécu.

Gabrielle Deydier nous livre également un livre de littérature, au sens où, d’un bout à l’autre du livre, il s’agit d’un rapport à soi. De mettre la bonne distance pour comprendre sa place dans les différentes situations vécues. Ce n’est pas tant qu’elle parle d’elle-même, mais qu’elle se sert d’elle même comme objet d’observation pour décrire l’expérience des troubles du comportement alimentaire. Pour en finir avec les représentations et raconter pour de vrai ce dont il s’agit. Elle donne à lire, intimement, ce qui est sujet de honte et qui est à la fois cause et conséquence d’un mal-être terrible. Ce que les gros cachent soigneusement car ils ont l’impression que c’est de ça dont on les accuse.

Gabrielle ne se met pas en position de victime elle nous raconte comment se créée une victime à travers la famille, l’école, la médecine générale, les relations sociales, le travail, et la médecine chirurgicale.

Son niveau d’analyse et de recul me fait me dire que la critique méthodique des violences qu’on subi est une façon de s’en dégager.

A lire.

 

Anna

1 « Le syndrome de Stein-Leventhal toucherait -les données sont imprécises- entre 5 et 10 % de la population féminine. Il engendre une quasi-absence de menstruations, de l’hirsutisme, de l’acné, la perte de cheveux, un risque accru d’infertilité, de fausses couches et d’obésité. »p 43

2 Auxiliaire de vie scolaire

3 « Dans le cas de l’anneau gastrique, un cercle en silicone est placé autour de l’estomac pour lui donner la forme d’un sablier. Conséquence directe : sa taille est réduite, vous pouvez y stocker moins d’aliments. »p 47

4 « Pour la sleeve, ou gastrectomie longitudinale, le chirurgien découpe les deux tiers de l’estomac pour donner à la « poche » la forme d’un tuyau. Outre le fait que l’estomac ne peut plus vraiment stocker de nourriture, les aliments passent beaucoup plus vite du tube digestif à l’intestin. »p 48

5 « Le by-pass, aussi appelé court-circuit gastrique, consiste à amputer l’estomac aux quatre cinquième. »p 48

6 P 57

7 L’obésité morbide correspond à un IMC supérieur à 40.