« Les Punks à Chattes » : des filles qui chantent haut et fort

Entretien réalisé par Nejma et Amande, été 2018.

Les Punks à Chattes, un groupe de filles fort sympathique qui sait donner de la voix dans les bars, les manifs et les squats. Un quatuor plein de joie et de féminisme !

Les Pépites de l’Ouest  : Comment le groupe s’est-il constitué ?

– En fait, on s’est rencontrées à la fac, pour certaines d’entre nous. On a commencé à chanter pendant les mouvements sociaux du LRU1. Il y avait plein de manifs d’organisées. Il y a eu cette envie de se retrouver juste entre filles, à des moments un peu plus posés, en non mixité. L’idée c’était de chanter en manif. Et de là, est arrivée une première formation, qui s’appelait La polyphonie mobile des mâles baisées. On a commencé à chanter entre nous, ça nous a plu. Puis, petit à petit, ça c’est essoufflé. Un jour, on a trouvé ce nom autour d’un verre, Punks à chatte, en délirant. On s’est dit qu’on allait en faire un spectacle. Aussi, à ce moment là, on réalise que l’espace sonore des bars est très masculin. On entend beaucoup les hommes, ils prennent beaucoup de place. On se disait : « on ne sait pas faire de musique, on ne sait pas chanter, on ne sait pas forcément comment se dépatouiller sur scène mais on va le faire quand même ! Et puis on va prendre notre pied à le faire. »

– Il y avait ce truc là, de fin de soirée, où quelqu’un se met à chanter ou sortir une guitare. C’est vrai, que les gens qui sortent des guitares, c’est pas souvent des meufs !  Clairement, c’est souvent des mecs qui impulsent quelles chansons sont chantées et qui imposent les rythmes et les tonalités. Quand tu es une meuf, on te laisse moins te dire que tu as le droit de choisir tes chansons, de choisir comment tu les fais. On s’est dit : « allez vas-y, on se lance, que des meufs. »

– Je sais pas si ça vous est déjà arrivé, si on chante dans vos familles, ou dans vos cercles d’amis, mais souvent il y a quelqu’un qui lance la chanson. Et puis hop ! Là tout le monde lui emboîte la voix. Vous avez peut-être déjà remarqué, mais c’est souvent trop grave pour nous. Du coup, on arrête au milieu de la chanson. Là, ce que j’aime bien, c’est que lorsque c’est nous qui démarrons une chanson (parce qu’on va souvent chanter dans les bars après avoir fait les concerts) on a une tonalité un peu aiguë. Il y a toujours des mecs qui se retrouvent à chanter avec nous, et qui pareil, arrêtent au milieu de la chanson car c’est trop aigu pour eux. (rires) C’est notre petite revanche.

– Pour la petite histoire, entre maintenant et Les Mâles baisés, il y avait La mauvaise voix exacte qui était une chorale non mixte. Où on était une vingtaine de filles avec cette volonté d’aller chanter en manif. Nous, petit à petit on s’est essoufflées. Aussi parce qu’on s’est retrouvées sur une envie de bosser techniquement des voix et d’essayer de faire un truc pas que hurlé en manif. De travailler des harmonies, de bosser quelque chose qui soit un peu plus audible.

– Cette envie d’apprendre ensemble, elle nous a obligé à une certaine régularité, à un engagement les unes vis-à-vis des autres. On peut pas bosser une année entière sur une seule chanson ! C’est ainsi qu’on a créé notre groupe.

– On chante « à poil », il n’y a pas d’instruments. Mais il y a cette confiance entre nous, cette bienveillance qui fait que à un moment tu n’as plus peur. Même si parfois on a un peu envie de vomir quand même. Mais je trouve que ça fait grandir.

– Ça apporte vachement sur des trucs de confiance en toi. Moi, je suis toujours hyper stressée avant de me mettre à chanter. On est que quatre, je peux pas me planquer derrière les copines. À huit, il y a toujours quelqu’un qui fait la même voix que toi, du coup tu chantes moins fort quand tu as un peu peur.

– Et le nom « Punks à chattes » ?

– C’est juste parce que ça nous fait marrer en fait. On n’est pas franchement punk !

– En plus, avec ce nom, on s’est retrouvées à faire plein de soirées thématiques punk ! On a fait un concert dans un lieu punk, avec plein de groupes punks. Tout le monde était défoncé là-dedans, c’était super, personne n’écoutait rien. Je n’ai jamais chanté aussi fort que ça en étant juste ! Devant nous, il y avait une dizaine de gens qui nous écoutaient, qui étaient contents, avec une nana qui criait régulièrement : « Les Putes (sic!) à chattes vous êtes suuupeeer ! »

– C’était un super moment ! En fait, on est invitée dans des lieux où on ne serait jamais allées sinon. On n’arrête pas de se dire qu’on a une chance de dingue de rencontrer plein de gens qui nous accueillent et qui nous chouchoutent !

– En fait vous ne jouez pas que dans des bars ? Je vous ai vu aussi au Jardin des Ronces … Et là vous allez à la ZAD…

– Oui, dans une soirée qui est annoncée comme une soirée punk ! (rires) Voilà, encore une fois !

– Il y a un groupe de punks qui s’appelle Tibia et leur sous-titre c’est Trio punk à chattes. C’est comme ça qu’on s’est rencontrées. On a fait plusieurs concerts avec elles. Les gens au début nous ont un peu confondues, c’est trompeur, Punks à chattes.

– Il y en a qui vont peut-être être un peu déçus (rires) ! C’est l’effet de surprise aussi qui est rigolo. Il y en a qui s’attendent à nous voir débouler avec plein d’instruments

– … et on chante que des chansons !

– C’est hyper punk !

– Dans votre répertoire il y aussi des chansons bretonnes ?

– Non, il y a juste une chanson de Claude Michel2, qui est bretonne. Elle est toute seule avec son accordéon. Elle reprend des airs trads bretons. C’est la première chanson qu’on chante quand on est sur scène.

– Pourquoi ?

– Elle est toute seule aussi. Une nénette qui est jeune depuis plus longtemps que nous, qui est avec son accordéon et qui balance des chansons qui sont superbes et super engagées sur plein de choses. J’aimerais bien qu’elle soit ma copine aussi.

– On avait chanté une fois avec elle, avec La mauvaise voix, à Bitche, une soirée de soutien. On était en première partie de son concert. Et on s’est retrouvées avec elle, l’accordéon et tous les gens qui étaient là, à chanter. C’était une super soirée.

– Et dans votre répertoire, il y a quoi d’autre ?

– C’est marrant, je ne sais pas si on a un répertoire… Enfin, si, on a un répertoire de chansons françaises. Mais je ne sais pas si c’est un répertoire qui est très homogène. Parce que nous, on choisit des chansons qui nous plaisent. Chacune d’entre nous écoute des choses différentes, chez elle dans son lit, le soir ou dans sa voiture, le matin. Puis on se fait écouter, découvrir des trucs. Il faut l’unanimité pour qu’on puisse chanter une chanson. Ça fait un répertoire qui peut être hyper varié. On chante une chanson de GiedRé, une chanson d’Anne Sylvestre, une chanson de Claude Michel, on chante Bella Ciao, les Filles de Paris de Jean Jonas, Les barricadiers, Je vote

– Et puis des chansons qu’on nous a gracieusement prêtées ou données.

– Quand on chantait dans Les mâles baisées, on répétait avec des gens. Dont Chris, une copine qui tenait un bar, qui nous accueillait tous les mercredis soirs pour répéter. Elle avait écrit une chanson, Ma nation, en nous proposant de la chanter. Et puis ça c’est arrêté, on l’a pas refaite. C’est à l’occasion de son anniversaire qu’on s’est remises à la chanter. Il y a celle-ci. Et puis il y a un slam d’Alice3, une slameuse nantaise qui avait écrit un slam sur après l’amour. On lui a demandé si on pouvait la reprendre. Elle a été d’accord !

-Il y a aussi d’autres trucs qu’on a récupéré de manifs, de militance, qu’on a commencé à chanter dans ces univers-là. Et on s’est dit, on reprend ça et on le travaille un peu…

– La prière qu’on fait à la fin, c’est un chant de manif, qu’on chantait quand on se retrouvait devant les églises des fachos contre l’IVG, et qu’on a gardé, à notre sauce.

– Quand vous modifiez une chanson, vous vous y prenez comment ? Qu’est-ce que vous faites comme choix d’interprétation ?

– Au début on prend toute la même voix, sur la version qu’on peut entendre à l’oreille. Après, il y a en a une de nous qui fait une autre voix. Et on la répète, en boucle, pendant un moment. En fait les chansons, elles avancent un peu comme ça j’ai l’impression.

– On est pas musiciennes. On n’a pas ces compétences-là. Chris nous a appris un peu des bases. On y va un peu au feeling et au crash test.

– Parfois on fait des trucs, c’est absolument atroce. Mais ce qui est chouette aussi, c’est qu’on a assez confiance les unes dans les autres pour tester des choses, se planter et recommencer. Je pense qu’on donnerait une chanson à une chanteuse qui est calée, ça irait très vite. Nous, il nous faut beaucoup de temps pour faire une chanson.

– On se dit : « tiens ! là on pourrait faire une chanson où on claquerait un peu des doigts, et ça pourrait donner un rythme. On pourrait essayer ça sur cette chanson-là… » On teste tout en fait. On revient de loin. À une époque, on se disait : « les pauses c’est une grande respiration ou une petite respiration». Après des gens nous ont dit : « non mais tu sais les temps ça se compte, (rires) tu comptes 1, 2, 3, 4 » . Ah oui ! Donc c’est comme ça que les gens ils repartent tous en même temps ?!

– À un moment, on s’est dit, « On y connaît rien, mais on va le faire quand même ». Pour moi, il n’y a personne qui ne sait pas chanter. Tu fais un groupe, histoire de prendre confiance. Et après tu peux faire des trucs dans lesquels tu t’ éclates. Ça c’est déjà une super réussite.

– C ‘est assez récurrent dans l’éducation des filles : quand on apprend quelque chose, une activité qui nécessite une certaine technicité, on a tendance à se dire : « Pour me lancer, il faut que je sache faire !  Donc, j’apprends, je bosse, je prends des cours et puis une fois que je maîtriserais bien, je pourrais me lancer, je serai légitime à ».

– Alors que la plupart des garçons sont élevés à apprendre en faisant. C’est pas grave, vas-y, lance-toi ! Tu verras, tu ferras ton chemin. Donc, pour nous, c’était un pari de se dire « on va monter sur scène et on va apprendre en faisant ». Et ça marche. ça donne confiance en soi. Il faut qu’on arrive à déconstruire ce qu’on nous a inculqué, qu’on est pas légitime à faire ce qu’on ne maîtrise pas. Alors qu’on est légitime à se lancer, à apprendre en faisant…

– On est ensemble, entre filles, et on y arrive. C’est encore plus fort !

– C’est aussi le rapport à l’espace public, à partir du moment où tu es une nénette, l’image que tu renvoies doit être parfaite. C’est pour ça qu’on chante dans des lieux qu’on connaît, des bars, des lieux de soutien politique, des soirées de potes ou des milieux politisés… On est accueillies par des gens qui nous connaissent et qui aiment bien nos défauts et nos imperfections. 

– A contrario, avez vous eu des réactions négatives ?

Pas vraiment de réactions négatives, mais c’est vrai qu’on aborde des thèmes qui peuvent titiller ou mettre mal à l’aise certaines personnes. Par exemple, on a une chanson Les flics de Paris, de Jehan Jonas, et dans le public il y avait deux policiers : un qui a trouvé ça super et un autre qui n’avait pas trop la patate et qui n’a pas voulu rester. Mais nous n’avons jamais eu de commentaires négatifs.

– Ha, si ! Une fois une femme nous a dit : « quand j’ai vu votre nom, j’ai failli ne pas venir ! à la fin du concert, elle est venue nous expliquer qu’elle avait eu peur que qu’on soit quatre mecs qui chantent des chansons dégueulasses. « Punks » c’était forcément un mec, et « chatte » c’est un mec dégueulasse qui collectionnent les chattes. En fait, on s’est rendu compte que notre nom véhiculait plein d’imaginaires et de fantasmes pour les gens ! Plus ou moins positifs ou drôles, c’est selon…

– Si ! On a eu un retour un peu négatif : deux nanas travailleuses du sexe, que nous n’avons pas rencontrées directement, mais qui nous ont fait parvenir le message que des travailleuses du sexe n’étaient pas d’accord avec ce que l’on faisait. Je ne me souviens pas exactement des termes, mais elles avaient un avis négatif sur ce que nos disions dans nos chansons sur leur activité. Mais nous n’en savons pas plus car on ne les a jamais rencontrées. C’était à propos de la Complainte des Filles de joie de Brassens. Plus précisément, sur la prostitution, les bouts de retours qu’on a eu, c’est que cette chanson, elle est hyper misérabiliste pour les travailleuses du sexe. Au début, on ne comprenait pas forcément quel était le problème, on a beaucoup réfléchi chacune dans notre coin. Puis on en a rediscuté entre nous. Et on s’est dit que cela ne nous convenait pas non plus et on a fait bouger notre spectacle. C’est ça que j’ai trouvé le plus intéressant : que ça nous ait fait réfléchir et reprendre nos chansons. On s’était dit qu’on arrêtait de la chanter si ça ne le faisait pas à des gens. Enfin c’est un résumé de longues discussions ! (rire)

– Il y a d’autres chansons qui ont fait débat entre vous ?

– Je pense à Des putes, la chanson de GiedRé. Ce n’est pas une chanson qui fait l’unanimité. Cette chanson elle fait rire certaines personnes, et elle en dérange d’autres.

– c’est à nous de réfléchir à comment on les présente en fait. Parce que ce ne sont pas des textes anodins, on ne fait pas de chanson d’amour. Ce sont des textes qui dégagent. On se doit d’expliquer ce que l’on met derrière.

– En écoutant votre chanson Des putes, je discutais avec une copine qui trouvait que ça réassigne les femmes à la prostitution plutôt que de dénoncer cette situation. C’est vrai quand on parodie quelque chose en noircissant le trait, on dénonce mais on continue de représenter cette chose.

– Surtout que quand tu es une femme, tu baises trop ou pas assez, c’est trop cher ou pas assez. Tu es toujours soumise à ça : est ce que ta sexualité est assez bien ? En fonction de quoi ? On ne sait pas, tu vas être une pute, quoi que tu fasses, ça interroge sur : « C’est quoi une pute finalement, à quel moment ça devient une insulte ? »

– ça gêne que les femmes aient une sexualité et qu’elles s’en servent pour s’émanciper du monde des hommes. Donc j’ai envie de dire, si pour vous c’est une insulte reprenons là à notre compte : on est toutes des putes.

– On va prendre notre autonomie, et on va faire de la sexualité quelque chose qui ne sera pas forcément l’objet de notre dépendance vis à vis de vous.

– Il y a une autre chanson qui ne fait pas l’unanimité c’est Je vote. On a eu des retours du genre : « mais quand même le vote, ça reste la démocratie. », « Il y a des gens qui se sont battus pour le droit de vote ». Si le vote devait changer les choses, ça serait interdit comme dit Coluche.

– Et moi, j’avais entendu : « mais quand même en tant que femmes, elles se sont battues pour ça », Alors déjà «  T’es un mec, tu ne vas pas me dire sur quoi je dois lutter ! » Celle-là, elle vient titiller pas mal de gens.

– C’est vrai que se faire traiter de veaux, ça ne fait plaisir à personne.

– Vous vous projetez comment dans le futur?

– Ben le Zénith ! Il faut qu’on en profite par ce qu’on rencontre plein de gens sympas et on se marre, mais si ça se trouve dans six mois ce sera fini. Et en même temps on a trop envie de chercher des chansons, ça nous permet de nous voir toutes les quatre.

– Et on prépare un spectacle !


1 La loi relative aux libertés et responsabilités des universités (dite loi LRU ou loi Pécresse), initialement intitulée loi portant organisation de la nouvelle université et communément appelée loi d’autonomie des universités, bien que cela n’ait jamais été son titre officiel, est la loi française no 2007-1199 du 10 août 2007 adoptée sous le gouvernement François Fillon.

2 Claude Michel : https://www.youtube.com/watch?v=TQ-YN5bolFM et https://www.youtube.com/watch?v=JBC-XS2n8VE

3 Alice Ligier, slameuse Nantaise