« Femmes en fil », une association qui tisse du lien social

Entretien réalisé Nejma,  printemps 2018.

Photographie : Amande.

Une association de quartier qui propose des chantiers d’insertion pour les femmes des quartiers par la couture, se trouve en difficulté en raison de la récente suppression de ces aides du gouvernement à l’emploi.

Les Pépites de l’Ouest : Peux-tu nous présenter ton association ?

Farida Abid : Je m’appelle Farida Abid, j’ai 44 ans et je suis nantaise. Je suis la cofondatrice de l’association d’insertion sociale et professionnelle des Femmes en fil. Une association implantée à Bellevue, place Mendès-France. Avant ce projet d’association, je travaillais seule en tant que créatrice styliste. Je me suis lancée en 2005. Je ne savais pas faire grand-chose. Comme à l’époque c’était très compliqué de se former, toutes les filières de confection avaient été fermées, en prétendant qu’on avait plus besoin de couturières, j’ai décidé d’apprendre la couture toute seule. Pendant deux ans, j’ai fais des petites confections de costumes, d’objets. Je faisais « La petite main ». Et donc très vite on a eu besoin d’aide, on a passé une annonce. Comme on était une association, on ne pouvait pas avoir beaucoup d’exigences. On a demandé des dames qui savaient juste coudre. On a eu pas mal de réponses. Avec ma sœur,on a réalisé qu’il y avait du potentiel dans les quartiers. Qu’il y a des femmes qui savent coudre, même si elles ne sont pas forcément détentrices du CAP.

J’avais remarqué en faisant les salons des créateurs, qu’on était tous confrontés au même écueil : le développement. Parce qu’il est très difficile de passer de la petite à la moyenne série. Aujourd’hui,vu le paysage de la confection en France, seuls ceux qui font du luxe survivent. La plupart des petits créateurs vont voir des couturières indépendantes. Sauf que ce n’est pas forcément rentable, pour cette couturière indépendante, de ne travailler que pour eux. Je me suis dit qu’il y avait d’un côté, des femmes dans les quartiers qui savaient coudre, même si elles ne sont pas diplômées et de l’autre côté, des créateurs en mal de production qui luttent et militent vraiment pour faire du Made in France. Et faire du Made in France dans la production textile, franchement c’est un sacerdoce. C’est plus que sinistré parce que les gens cela fait vingt ans qu’ils n’ont pas vu un vêtement qu’on achète à sa juste valeur.

 Il y avait ce hiatus entre ces petits créateurs qui militent vraiment pour pouvoir produire en France et ce no man’s land de la production française. Tout pousse à la délocalisation en France,c’est assez impressionnant. C’est beaucoup plus facile d’envoyer un vêtement à recopier, ou un patron à faire, en Roumanie ou au Maghreb, plutôt que de le fabriquer en France. Et c’est beaucoup moins cher, donc le calcul est vite fait. Ceux qui arrivent à s’en sortir, délocalisent. Il n’y a pas de places dans les boutiques parce que les commerçants sont aussi déformés par le Made in China.Pour eux un vêtement, il faut le revendre trois ou quatre fois son prix d’achat. Ce qui est impossible sur un produit made in France dont le prix est déjà archi-serré. Alors les créateurs sont soit sur internet, soit condamnés à faire de la vente directe.

– Il y a une prise de conscience depuis l’incendie en Inde ?

Depuis RanaPlaza1, il y a eut une prise de conscience, mais qui a été éphémère. Le client, il ne va pas décider de doubler son budget vêtement, parce qu’ il a d’autres priorités. Donc Rana Plaza, cela a surtout ouvert les yeux à des gens qui allaient délocaliser et qui ne souciaient vraiment pas de la façon dont étaient produits les vêtements. Et qui allaient chez les Chinois, qui eux vont chez encore moins cher qu’eux, dans des pays comme l’Inde et le Bangladesh. Donc Rana Plaza et le Fashion Revolution Day,je pense que cela n’a absolument pas révolutionné les pratiques. Si nous on vend, c’est parce que c’est beau, et que c’est le prix du marché. Le fait qu’il y ait une dimension sociale, ça plaît, mais ce n’est absolument pas le premier argument de vente. Même si les gens ont pris conscience qu’un vêtement c’est fait par une personne qui y apporte du soin, et pas par un automate, au kilomètre.

Mes clientes ne sont pas forcément des dames fortunées. Mais ce sont des personnes qui ont fait le choix de ne plus aller dans les grands magasins. De se commander un vêtement tous les trois ou quatre mois. Parce que c’est vrai qu’un vêtement Made in France,ça coûtera plus cher qu’un vêtement Made in China. Mais il y a un véritable accompagnement, il y a une relation. Quand tu te fais faire ton vêtement, ce n’est pas du tout anodin, c’est quelque chose de très personnel. C’est une démarche qui est très créative. C’ est différent d’avec le fait de faire les magasins, d’acheter beaucoup de choses et de sentir un vide, à la fin…

L’insertion cela me permettait de faire du Made in Franceabordable, sans les coûts de production d’un artisan à 60 euros de l’heure, et qui se retrouve avec 20 euros à la fin.

– Pourquoi ces femmes sont-elles exclues de l’emploi ?

Pour des raisons ethnique ou du fait d’habiter dans tel ou tel quartier.  Le fait que ces femmes ne sont pas trop mobiles aussi. Que la plupart sont soutien de famille monoparentale. Quand on est seule avec des enfants, c’est un peu plus compliqué. L’ avantage de FEF c’est la proximité. On est dans Nantes, au pied d’immeubles, on est accessible. Notre valeur ajoutée, c’est aussi qu’on s’appuie sur des savoir-faire de pays étrangers. En effet, même si certaines des femmes ont eu un CAP, la plupart ont appris la couture en usine dans leur pays d’origine : Roumanie, Tunisie, Algérie, Maroc, Afrique Noire … Chez nous, elles ont appris le sur-mesure, à faire un vêtement de A à Z. Nous faisons aussi du travail en série car c’est important de garder cela en ligne de mire. Parce qu’acquérir les bons réflexe et ne pas être que dans un process artisanal, c’est important, sinon tu n’es jamais rentable. On est toujours à mi-chemin entre l’artisanal et le semi industriel avec des machines industrielles, de façon à ce que les filles puissent aller travailler n’importe où sans avoir à découvrir une machine pour la première fois.

– Racontes nous le début de l’association?

J’ai écris le projet des Femmes en Fil en 2007, et j’ai aidé une première femme à s’insérer. En juin 2008, je gagnais le concours « Talent des cités ».  A la fin de l’année, ma sœur m’a rejointe et Femmes en Fil a été créé en février 2009.  A ce moment là, nos avons reçu un soutien de la part de la ville de Nantes. Ce qui a permis notre emménagement pour un plus grand espace. Au début, on était deux dans l’atelier, puis trois, puis quatre. C’est allé jusqu’à treize, quinze, et au complet avec toute l’équipe, on était vingt-cinq. Mais notre cher président a décidé qu’il n’y avait pas besoin d’insertion « socio pro » apparemment. Il a démonté tous les contrats aidés sur lesquels reposait tout notre fonctionnement. Si ces contrats là n’existent plus, nous, nous ne pouvons plus exister non plus. Nous ne pouvons plus donner du travail à des personnes qui sont exclues du marché du travail.

– Macron supprime les contrats aidés avec l’argument que ceux-ci ne débouchent pas forcément sur des embauches. Comment réponds-tu à cela ?

On ne sait pas d’où vient cet argument, il n’y a pas eu d’expertise, pas eu de bilan2. Après, on peut déclarer ce que l’on veut. Comme par exemple que les très, très riches ont besoin de payer moins d’impôts. Cette décision de supprimer les contrats aidés a été prise très vite, sans concertation, et sans aucune préparation. Tous les contrats ont été supprimés, comme ça, du jour au lendemain.

 Nous à la fin, on était sur un retour à l’emploi de 50 %, ce qui est un taux très honorable. 50 % parce que pour les dernières personnes concernées par les contrats aidés, on a été tellement prises de court, qu’on a dû faire le suivi social après la fin du contrat. Voilà, c’est insensé mais on fait contre mauvaise fortune bon cœur. Donc les conséquences sont plutôt dramatiques, parce que nous on a aidé une quarantaine de femmes.

Supprimer les contrats aidés, c’était en fait une chasse aux sorcières. C’était soit disant pour éviter aux personnes de rester dans la précarité. C’est vrai qu’il y a des gens dans certains quartiers qui enchaînent les contrats aidés sans faire de formation. Ou des contractuels de la fonction publique qui ont des contrats aidés alors que cela devrait être des personnes titularisées. Nous on a toujours mis un point d’honneur à proposer des formations. Des formations avec nos fonds propres et avec le soutien de notre OPCA3. Toutes les femmes qui sont passées ici ont bénéficié d’une formation.

–  Est-ce que tu vois une issue au problème de la fin des contrats aidés ?

Ben non ! Parce qu’à partir du moment où notre cher président a décidé qu’il n’y avait plus besoin de faire de solidarité … On est pas mal dans les quartiers à avoir la conscience de certaines choses, mais je ne vais pas aller contre vents et marée, j’ai autre chose à faire en fait. Et puis cela fait très longtemps que je me bats pour ce projet, donc à partir d’un moment, si personne n’est capable de voir sa plus-value,son originalité et l’innovation sociale que l’on propose, tant pis… On va aller faire autre chose. C’est ce qui va nous arriver à toutes, car là il ne reste que cinq couturière et deux ou trois personnes dans l’administratif. A moins qu’il y ait un sauvetage miraculeux de la part des collectivités territoriales, mais je ne suis pas au courant ! C’est du gâchis, car il y a plus d’une quarantaine de femmes qui sont passées chez nous et plus d’une trentaine qui ont trouvé un travail et sont toujours en poste. Comme on ne rentre pas dans les cases, on n’a jamais réussi à obtenir l’agrément ACI.

– En quoi cela consiste t’il ?

  – L’agrément ACI ? En France, on a des structures d’insertion prises en charge et subventionnées par l’État. Ce sont des associations de chantier d’insertion, où les salaires des bénéficiaires sont pris en charge par l’état. Ces contrats se nomment des CDD IAE. C’est tout un dispositif très particulier, qui est très bien, et qui permet aux gens de retrouver du travail. Ils sont autour de 10 à 15 % à retrouver un emploi, c’est déjà ça. Cela permet à des gens qui sont très éloignés du marché du travail de reprendre un peu pied. Nous, nous n’avons jamais pu rentrer dans la case ACI pour diverses raisons, dont aucune ne tient vraiment la route.

 
Ce n’est pas parce qu’on a un statut associatif qu’on ne peut pas acquérir une posture professionnelle et qu’on ne peut pas être en prise avec une réalité économique. Avant FEF, j’avais une SCOOP, je m’occupais de la commercialisation. Je n’ai pas toujours été salariée chez les Femmes en fil. J’ai eu plein de périodes de chômage, tout en y étant bénévole. Mais à un moment, on m’a demandé d’arrêter la SCOOP. Parce qu’il y avait ce problème d’image, un jeu caduc qui est que l’économique ne doit pas se mêler de l’insertion sociale et de la solidarité. Des fois que l’économique prendrait le dessus et qu’on exploiterait l’insertion. Mais si l’insertion était réellement un filon, je pense que Bouygues and Co seraient dessus !

Après j’ai eu un contrat aidé jusqu’en 2016, puis après une grosse période de chômage. Cependant si tu es plus en précarité que les personnes bénéficiaires de la la structure, il vaut mieux arrêter ! Aujourd’hui, je fais le bilan qu’avec les contrats aidés, on insérait bien les personnes. Mais il ne reste plus que cinq couturières. Donc il faudrait nous expliquer comment on fait tourner la boutique avec cinq couturières.

– Surtout que vous avez des clients en ce moment ?

Oui,mais on refuse des clients maintenant. Là on a juste gardé « Mademoiselle Hortense », qui vend des vêtements pour enfants et « Little Menina » qui fait des jeux sérigraphiés et des livres en tissus. Ce sont les seules clientes qu’on a pu maintenir, parce qu’elles sont sur un rythme assez étalé. Tandis que les créateurs sont comme le lapin dans Alice aux Pays des Merveilles : toujours en retard ! Quoi qu’il arrive, la livraison était pour la veille ! Donc aujourd’hui les créatrices qu’on a pu garder, ce sont celles qui correspondent à notre réalité.

 Je voudrais rajouter que les FEF est un projet unique en France, mais à quel coût ! C’était beaucoup de temps et d’énergie, pour ma sœur, et pour moi même. C’était un projet avec à la fois un pied dans l’économique et un pied dans l’associatif et le social. Nous proposions aussi des cours de couture pour entretenir la mixité sociale. Cela me tient vraiment à cœur. Il faut sortir de l’entre soi comme souvent ça fait dans les quartiers populaires. Et qui parfois est imposé par la politique.La question c’est : comment on dé-guettoise les mentalités ? Comment on dé-ghettoise les pratiques si on oblige les gens à rester entre eux ? En plus l’entre-soi… il suffit d’habiter la même cage d’escalier pour être entre soi.

 En septembre 2018, une bonne nouvelle est arrivé : le soutien de la ville de Nantes, pour une durée de deux ans, dans le but d’obtenir l’agrément ACI. De plus l’association propose cette année, des cours de couture le soir.

1https://www.la-croix.com/Economie/Monde/Incendie-mortel-dans-atelier-textile-Inde-2016-11-11-1200802428

2Un rapport du Sénat pointe au contraire « les effets désastreux » de la baisse des contrats aidés : https://www.publicsenat.fr/article/politique/un-rapport-du-senat-pointe-les-effets-desastreux-de-la-baisse-des-contrats-aides

3 OPCA : Organisme paritaire collecteur agréé, structure associative à gestion paritaire qui collecte les contributions financières des entreprises qui relèvent de son champ d’application dans le cadre du financement de la formation professionnelle continue des salariés des entreprises de droit privé.