Le cerveau a-t-il un sexe ? Résumé d’une conférence de Catherine Vidal

Catherine Vidal est neurobiologiste et féministe. Elle s’intéresse au cerveau et notamment aux différences, ou à l’absence de différences, entre cerveau masculin et cerveau féminin. Je suis allée à sa conférence à Nantes le 29 novembre 2018.

L’idée qu’il y a une différence entre le cerveau des hommes et le cerveau des femmes ne date pas d’hier, mais avec les nouvelles techniques d’observation du cerveau, on peut étudier ça un peu plus sérieusement. Le travail de Catherine Vidal porte sur deux éléments : la production de savoir en tant que tel, et la neuro-éthique, qui permet d’éveiller la responsabilité des chercheurs sur l’impact de leurs travaux.

La chercheuse explique qu’il n’y a pas de différences innées entre les cerveaux masculins et féminins en ce qui concerne les capacités cérébrales. Certaines zones du cerveau chez les femmes, comme l’hypothalamus, permettent le déclenchement des règles par exemple, et sont différentes chez les hommes. Mais ces différences ne justifient pas du tout les préjugés selon lesquels les hommes sauraient mieux s’orienter dans l’espace et seraient meilleurs en maths et les femmes seraient multi-tâches et plus à même de s’occuper des enfants.

En fait, tous les cerveaux sont différents, indépendamment du sexe, parce que leur développement se poursuit tout au long de la vie, ce qui veut dire que les interactions sociales et culturelles y jouent un rôle énorme. À la naissance, nous avons déjà à peu près cent milliards de neurones. On n’en fabrique pas plus après la naissance, mais ce qu’on fabrique, ce sont des connexions entre ces neurones. Évidemment, ces connexions dépendent de nos expériences, de notre éducation, et elles se créent tout au long de notre vie, et pas seulement pendant l’enfance, heureusement. Cette capacité à créer de nouvelles connexions entre les neurones, c’est ce qu’on appelle la plasticité du cerveau. Par exemple, si on apprend à jongler pendant trois mois, le cortex cérébral1 s’épaissit. Et si on arrête de s’entraîner, le cortex cérébral rétrécit. Comme nos parents, nos professeurs, nous encouragent à faire certaines activités plutôt que d’autres en fonction de notre sexe, l’éducation joue un rôle important sur le développement de notre cerveau.

Finalement, c’est l’environnement dans lequel on grandit et l’éducation que l’on reçoit qui forgent nos goûts, nos capacités et nos habiletés, notamment en fonction des normes du féminin et du masculin dans la société. Pour Catherine Vidal, la plasticité cérébrale enrichit et conforte le concept de genre dans les sciences sociales.

Alors pourquoi cette idée selon laquelle les cerveaux masculins et féminins seraient différents continuent-elle d’exister ?

C’est là que la neuro-éthique prend de l’importance.

Il y a d’abord eu la période où on mesurait la taille des crânes et le poids des cerveaux pour justifier les hiérarchies entre les sexes, les races, les classes sociales, mais ça, ce n’est vraiment pas sérieux alors je ne vais même pas en parler. Ensuite, les chercheurs ont étudié des cerveaux coupés en tranches. Par exemple, une étude menée en 1982 concluait que les cerveaux masculins et féminins étaient différents. Le problème, c’est que ces cerveaux étaient morts, conservés dans du formol, et on sait qu’avec la plasticité cérébrale, nos cerveaux changent pendant toute notre vie, donc il est compliqué de faire des observations fiables et précises à partir de cerveaux qui ne fonctionnent plus. En plus, cette étude ne portait que sur une vingtaine de cerveaux, autant dire que ça ne permet pas d’avoir des résultats représentatifs de quoi que ce soit.

Maintenant, on a accès à l’IRM2, entre autres, qui permet d’observer des cerveaux vivants et en fonctionnement. Des expériences avec IRM ont par exemple montré que des personnes qui obtiennent les mêmes résultats dans les mêmes temps en calcul mental ont activé des parties complètement différentes de leur cerveau. Finalement, chaque cerveau fonctionne différemment. Mais l’IRM n’est pas l’outil parfait non plus : les images sont prises à un instant T et permettent de voir le fonctionnement cognitif mais pas de déterminer les origines de ce fonctionnement cognitif. Alors évidemment, il y a aussi le problème de l’interprétation des données, parce que tout le monde a des préjugés qui peuvent entraîner une lecture biaisée des résultats.

Je n’ai fait qu’un très rapide résumé de la conférence de Catherine Vidal et il y aurait encore beaucoup de choses à ajouter. En tout cas, elle réussit à présenter tout ça de manière très didactique et avec beaucoup d’humour, alors je vous conseille les livres de vulgarisation qu’elle a écrits sur le sujet : Hommes, femmes : avons-nous le même cerveau ? (Le Pommier, 2007), Les filles ont-elles un cerveau fait pour les Maths ? (Le Pommier, 2012), Nos cerveaux, tous pareils, tous différents ! (Belin, coll. Égale à Égal, 2017).

mustelena

1 Imagerie par résonance magnétique. C’est une technique d’imagerie médicale qui permet d’avoir des vues en deux ou trois dimensions de l’intérieur du corps de façon non invasive.

2 Pour faire vite, c’est la couche extérieure de notre cerveau, là où se trouvent les neurones.