« rEGALons-nous ! » : une association d’éducation populaire féministe 

rEGALons-nous ! a été créé en 2017 afin de promouvoir l’éducation populaire féministe, par la création et l’animation d’ateliers, interventions scolaires, rencontres, formations, conférences gesticulées et animations de rue autour de la problématique du sexisme. Nous avons rencontré Charlotte pour le blog des Pépites de l’Ouest.

Entretien réalisé par Nejma et Amande

Retranscrit par Annamorphose

Les Pépites de l’Ouest : Peux-tu nous présenter Régalons Nous ?

Charlotte ( rEGALons-nous !) : On était 3 collègues qui travaillaient ensemble, à Paris, dans des réseaux associatifs qui œuvraient au renforcement de la vie associative et qui luttaient pour les droits des femmes, les droits des personnes migrantes etc. Quand cette expérience-là s’est arrêtée, comme c’était un coup de foudre professionnel et amical, on a continué à travailler ensemble. On était animées par les mêmes questions liées au sexisme. On a voulu continuer là-dessus et travailler notamment autour des stéréotypes sexués qui sont à la racine des inégalités entre les femmes et hommes. C’était un parti pris de ne pas forcément aborder d’autres oppressions comme le racisme ou les rapports de classe, même si on s’inscrit dans une approche intersectionnelle.

La question du sexisme c’est aussi les chiffres qu’on a en France : 1 femme meurt tous les 3 jours sous les coups de son conjoint. J’ai entendu récemment ces chiffres aussi: c’est 100% de femmes qui ont été victimes de harcèlement sexuel dans les transports en commun. Je crois qu’on est à 100 000 femmes, en 2018, qui ont été victimes de viol ou de tentatives de viol. On est sur des choses graves et systémiques.

On nous renvoie qu’en France, il y a quand même pas mal de lois qui protègent les droits des femmes. C’est vrai car nos ainées se sont battues pour arracher ces droits, mais le sexisme est tellement imprégné en nous, et dans toutes les sphères de la société, qu’on ne s’en rend même plus forcément compte. Donc pour lutter contre le sexisme, il faut travailler sur la prise de conscience, sur ce qui est incrusté en chacun.e de nous. Et l’éducation populaire nous est apparue comme un mouvement magnifique pour travailler là-dessus.

Donc rEGALons-nous ! c’est parti de ça : continuer à lutter ensemble, à lutter contre le sexisme avec ces magnifiques outils que sont ceux de l’éducation populaire. D’où l’éducation populaire féministe. Ça a été créé en 2017. On propose des ateliers, des interventions scolaires, aussi bien en primaire, qu’ au collège, ou au lycée, des formations pour adultes, des conférences gesticulées, et des actions de rue.

– Peux-tu nous donner des exemples de formations que vous avez menées ?

Oui, par exemple, nous avons animé une formation auprès d’un collectif informel, qui avait une demande très pertinente : comment fait-on une fois qu’on a réalisé l’omniprésence du sexisme ? C’est une prise de conscience qui n’a rien d’agréable, et s’en suit souvent un sentiment d’impuissance, ou un trop plein de colère dont on ne sait que faire. Et bien, c’est ça aussi qui nous intéresse : partir d’une vraie demande et proposer une formation particulière, où nous sommes allées puiser dans l’auto-défense féministe. Aujourd’hui, ce même groupe s’organise pour s’offrir un nouveau temps de formation collective. Mais nous sommes également intervenues dans le secteur de l’ESS, où l’éducation populaire a beaucoup à apporter aux professionnel.le.s.

– Comment concevez-vous vos ateliers ?

– Peut-être qu’on peut revenir sur la manière dont on construit nos temps de formation ou d’ateliers. On revient sur les fondements de l’éducation populaire. La première étape c’est les outils qui vont permettre la conscientisation. On propose des espaces et des temps pour prendre conscience des stéréotypes sexués dans la société, du système patriarcal dans lequel on évolue.

Quand on n’est pas conscient.e des stéréotypes, on est amené à les véhiculer à notre tour auprès de nos amis, de nos enfants. Premier temps donc, la conscientisation. Ensuite on passe sur des outils de débroussaillage des enjeux avec des débats mouvants1 pour pouvoir échanger sur des argumentaires, faire émerger différents enjeux sur thèmes divers: par exemple le sexisme en milieu festif ou professionnel, les femmes dans l’espaces public, les publicités sexistes, le sexisme dans la langue française etc. Avec cet objectif de mettre à distance les positions qui nous sont assignées, en fonction du sexe, depuis l’enfance. C’est une phase de déconstruction qui permet d’essayer de mettre en exergue que c’est une problématique systémique, qui nous dépasse, et de se demander comment on fait par rapport à ça.

La 3ème étape c’est l’augmentation de sa puissance d’agir, ou empowerment. C’est trouver dans ces espaces-là, des moyens pour construire des stratégies de défense collectives, qui soient véritablement les nôtres. Parce qu’ elles vont être différentes selon les personnes. Tout ça participe de la transformation sociale pour tendre vers plus d’égalité réelle entre les femmes et les hommes. Donc nos interventions sont en général construites sur ce modèle-là. Et on y tient, parce que décontextualiser un outil de ce processus là, ça fait pas forcément sens.

Comment pourrait-on définir l’ éducation populaire  pour nos lectrices ?

– Tu en dirais quoi toi, Amande ?

– Ce que j’en comprends, personnellement, c’est que tout un chacun est capable d’apprendre et de progresser, quelque soit son milieu culturel et son milieu social d’origine. Dans l’éducation populaire il y a aussi l’idée qu’on apprend ensemble, les uns des autres, pas forcément dans les livres, ou grâce à une personne qui saurait mieux que nous. L’idée c’est de découvrir, expérimenter, et de pouvoir agir : acquérir un savoir qui nous met en action.

– Je te rejoins! Pour moi ce qui a vraiment révolutionné mon rapport au savoir, c’est qu’en éducation populaire, la matière première c’est les savoirs et les expériences des personnes. On déconstruit totalement l’idée d’un savoir descendant, avec des personnes qui connaissent, qui ont le savoir et qui vont aller le donner à ces personnes qui sont « en bas ». Là, on part des personnes pour remonter. Et ça change tout ! Parce qu’en éducation populaire on estime que toutes les personnes ont un vécu et que par conséquent elles ont toutes du savoir. On met tout le monde sur un même pied d’égalité, quelques soit les parcours, le diplôme, le capital culturel et social. Et ça c’est formidable ! Parce qu’on relégitime la place des personnes au sein des groupes. On redonne un poids et une valeur à la parole des personnes. Alors oui, il y a des gens qui ont un savoir intellectuel, mais il faut le désacraliser. Ce savoir universitaire ne fait pas tout. Et l’éducation populaire, c’est redonner de la valeur au vécu des gens, ce « savoir chaud » 2 issu de l’expérience.

Ce qui est chouette dans ce projet c’est que tous les outils on les a testé en tant que participantes. On s’est formées à l’éducation populaire comme ça. On s’est dit, on va vraiment se former et on va les expérimenter ces outils-là. Ce qu’on a fait avec la Scop L’Engrenage, qui est basée à Tours, et qui fait partie du réseau d’assos d’éducation populaire La Grenaille3. En fait tu te retrouves mise en situation. Tu te retrouves dans des espaces protégés où la parole est très valorisée, où on favorise l’expression de toutes. Moi, il y a quelque chose qui m’a toujours frappé, c’est que quand tu n’as pas la capacité à t’exprimer, à cause des rapports de force, parce que t’es timide, parce que t’as pas confiance en toi, parce que les rapports de domination se ré-exercent dans toutes les sphères, et ben, tu le fais pas. Et j’ai souvent été frustrée de vouloir dire quelque chose, mais de ne pas le dire parce que je pensais « Et ben c’est nul ce que tu vas dire !». Avec les collègues, c’est pareil. Il y avait des moments où on se disait « c’est pas possible de s’excuser toujours avant de parler ! » ! ». Ce que je retrouve chez beaucoup de femmes (rires). J’ai trouvé dans ces espaces d’éducation populaire non seulement de la mise en situation, de la réflexion véritable, mais également ce cadre très protégé où les rapports de domination sont canalisés, où on a la possibilité de s’exprimer, ou de ne pas s’exprimer, parce que c’est un choix. Et où la parole de toutes a la même portée. Et rien que ça, ça a été une grosse révélation pour moi.

Ensuite, j’ai fait une formation longue en non-mixité sur l’éducation populaire et le féminisme, durant laquelle on a expérimenté tout un tas d’outils, en partant des enquêtes conscientisantes, des arpentages, du théâtre de l’opprimé, des débats mouvants4. Des jeux d’autodéfense, apprendre à dire non aussi. Ca a été super dense et intense, parce que c’est prise de conscience sur prise de conscience. Ces temps en non-mixité sont fondamentaux, et en parallèle, travailler auprès des alliés (les hommes) pour favoriser une prise de conscience de leurs privilèges reste un enjeu fort en France. Comme prendre conscience qu’en tant que femme blanche, hétérosexuelle, cis, et bien on a des privilèges également, et que si on ne les conscientise pas, si on ne réfléchit pas là-dessus, on est susceptibles de ré-exercer à notre tour des rapports de domination. Savoir se situer, savoir d’où on parle, c’est fondamental.

Est-ce que tu as d’autres exemples d’ateliers ou d’actions que vous menez que tu peux nous raconter ? Par exemple avec les scolaires, j’imagine qu’avec eux, vous faites pas des ateliers non-mixtes ?

– Dans les établissements scolaires, ce que l’on propose, c’est de travailler sur les relations filles-garçons et sur la question du sexe biologique versus sexe social. Donc on amène la question du genre, et on amène les élèves à se questionner sur la possibilité réelle pour les garçons et les filles de faire ses propres choix, malgré la pression sociale. Ca met en exergue les assignations de la société que l’on subit dès la naissance.

On travaille aussi sur le fait de rendre visible les grandes femmes qui ont marqué l’histoire, et qui sont souvent très peu connues, l’histoire officielle étant majoritairement écrite par des hommes. On utilise pour ça un jeu de cartes qu’on a créé qui s’appelle « Elle était une fois », et qui fonctionne sur le principe du Time Line.

Ça peut être fait sur des analyses d’images aussi, des publicités sexistes par exemple. Les interventions scolaires sont super importantes pour nous, parce que ce sont des personnes qui sont jeunes, qui sont encore en construction et c’est vraiment important de pouvoir amener ça à cet âge là.

Il s’agit de proposer des espaces individuels et collectifs autour de la problématique du sexisme, mais le mieux c’est de nous faire intervenir parce que l’éducation populaire ça se vit plus que ça ne se raconte !

Pour les suivre :

https://www.rEGALons-nous.fr

Photographie en tête d’article par Jérémie Lusseau

1Un débat mouvant est un des outils de l’éducation populaire qui consiste à organiser un débat entre deux groupes sur une question clivante. Le but est de voir où se situe réellement les contradictions. Pour en savoir plus : http://www.education-populaire.fr/methodes-en-vrac/

2Le savoir chaud est isssu des expériences personnelles, du vécu des individus, au contraire du savoir froid, savoir scientifique, théorique, universitaire. (métaphore inventée par Luc Carton, philosophe belge et praticien de l’éducation populaire)

3La Grenaille est un réseau de structures d’éducation populaire qui comprend La Trouvaille à Rennes (ex Le Pavé), L’Engrenage à Tours, L’orage à Grenoble et Vent Debout à Toulouse.

4« Enquête conscientisante :Il s’agit, au travers d’une discussion basée sur un questionnaire, de comprendre que les situations vécues individuellement dépendent de conditions structurelles. L’enquête conscientisante n’est pas une démarche de recueil: il s’agit d’interpréter ensemble les donner et de rechercher des pistes d’action. L’enquêteur n’est pas extérieur au sujet : il est impliqué. Il s’engage dans un rapport de réciprocité, et, au cours de l’entretien, va parler autant que la personne qu’il rencontre. »

« Arpentage : Il s’agit de se partager la lecture d’un texte ou d’un livre. Chacun-e, ou par 2 ou 3, est chargé de lire une partie du livre, puis de le présenter au groupe. L’arpentage ne remplace pas une lecture individuelle, mais permet au groupe de débattre du livre et de son sujet. »

« Théâtre de l’opprimé : Une scène est jouée, dans laquelle un personnage ne parvient pas à défendre un droit légitime. À l’issue de la scène, les spectateur-e-s sont invité-e-s à reprendre le rôle de tel ou tel personnage afin de faire évoluer la scène vers une résolution autre que l’originale. Il s’agit d’expérimenter ensemble des hypothèses, des solutions possibles. »

Source: http://www.education-populaire.fr/methodes-en-vrac/