Entretien avec Solidarités femmes

L’association solidarité femmes s’occupe de l’accueil et de l’accompagnement de femmes victimes de violences. Récit de cet accompagnement ou comment la question d’une prise en charge passe par la prise de conscience de la domination masculine.

– Maryline Pinto : Je suis Maryline Pinto, en charge notamment de la communication, je mets en lien les contenus sur le site internet, sur les réseaux sociaux.

– Les Pépites de l’Ouest : Donc vous êtes actives sur les réseaux sociaux ?

– Actives, pfff, on essaie. On a aussi un fichier de près de 800 mails, donc on inonde nos infos. On a également un site internet qu’on a refait depuis 2018.

– Élisabeth Massamba-Débat : Je m’appelle Élisabeth Massamba-Débat, je suis bénévole, et la présidente.

– Quand on parle de violence, on parle de tout type de violence : violence morale et physique ?

– On a bien évolué sur la question, on fait tout pour que ne soit plus utilisé le nom de femmes battues.

– Et dans notre com on fait attention à ne pas utiliser le terme de femme battue.

– De toute façon, une femme qui est battue, elle vit de la violence psychologique, ce qui est exercé en premier c’est de la violence psychologique et sexuelle.

– Dans la communication visuelle, on ne met plus en avant que des visages tuméfiés. Mais la violence psychologique, c’est extrêmement compliqué à montrer.

– Est-ce que vous pourriez présenter un peu qui sont les femmes qui viennent vous voir ?

– On a toujours dit qu’il n’y avait pas de profil. Mais ce qui nous saute de plus en plus au visage, c’est que les jeunes femmes que nous accueillons ont vécu déjà dès leurs premières relations des situations de violence. Ce sont des femmes qui vivent beaucoup de contrôle sur ce qu’elles font, où elles vont, avec qui elles parlent, comment elles s’habillent, etc.

– On a des femmes qui ont plus de 65 ans aussi, il y a tout type de femmes.

– Nos partenaires nous envoient des femmes qui sont en difficultés de logement et qui sont en bisbille avec leur partenaire ou qui sont en situation de violence autre, toutes sortes de violences, mais nous, on n’intervient qu’en cas de violences conjugales et on les écoute pendant un entretien pour savoir quel est le besoin et quelles sont les possibilités d’accompagnement.

– Oui, notre entrée c’est toujours des femmes victimes de violences conjugales.

– Et le premier boulot des filles, donc, c’est de voir dans quelle situation est la femme, si elle est en situation de conflit ou en situation de violence.

– C’est pas la même chose.

– Comment vous faites la distinction entre les conflits conjugaux et la violence conjugale ?

– Si c’est un conflit de couple, on peut se dire qu’il y a égalité, il faut qu’il y ait un espace de parole entre les deux personnes, une médiation. Alors que nous ici, on considère qu’il ne faut pas rentrer dans l’espace du couple, on n’écoutera pas Monsieur et Madame. Nous, on écoute madame, on est dans une situation où il n’y a pas de symétrie, donc c’est une situation complètement différente, c’est une situation de domination.

– Même si nous on propose un hébergement en CHRS (centre d’hébergement et de réinsertion sociale), toutes les femmes n’ont pas besoin d’un hébergement, mais elles peuvent avoir besoin d’aide dans des démarches, c’est du cas par cas en fonction de la situation.

– Pratiquement à toutes, on va leur proposer l’entrée par le groupe d’échange sur les violences, certaines femmes pour lesquelles on n’a pas détecté de besoin social, on va privilégier l’entrée par le collectif. Et également l’entrée par l’accueil de jour, toute femme qui vit des violences dans le couple ou qui en a vécu, parce qu’il y a aussi des femmes qui ont vécu des violences et qui ont besoin d’en parler.

– Vous parlez d’un suivi post-traumatique ?

– Pas forcément, elles sont pas forcément toutes dans le post-trauma, mais certaines ont besoin de ne pas être seules, de partager, de retrouver un univers familier où elles se sentent bien.

– Ce qui est important c’est que les femmes ne sont pas jugées et on croit la parole des femmes.

– Dans vos démarches, vous employez le mot de dévictimation, est-ce que vous pouvez expliquer ?

– Dévictimation, en fait une femme quand elle arrive ici et qu’on a identifié qu’il y a avait une situation d’assymétrie,

– Ou d’emprise,

– On va mettre des mots sur le fait qu’il y a un auteur et il y a une victime, c’est-à-dire qu’il y a un coupable. Il y a un passage où on dira à la femme, c’est pas toi la coupable, c’est lui l’agresseur. C’est un passage où la femme doit se déculpabiliser.

– Et se conscientiser, et pour certaines femmes c’est compliqué.

– Oui, parce qu’il y a l’auteur mais il y a aussi la société, on rattache ça à un cadre social et à une situation universelle où il y a une domination masculine, une situation patriarcale. Bon, si on n’utilise pas le mot tout de suite, c’est pas grave…. en tout cas il est expliqué.

L’accompagnement, ça va être la sortie de cette situation de victime. Parce que contrairement à tout ce qu’on entend, les femmes elles veulent pas rester des victimes. Ça, c’est un grand truc dont on nous accuse, vous voulez victimiser les femmes, vous voulez les maintenir en situation de victime.

Il y a des femmes très atteintes, pour qui ça a duré longtemps, mais on se bat, on est des battantes, aussi bien individuellement que collectivement.

– J’étais très étonnée de voir que la moyenne de durée de présence en CHRS (centre d’hébergement et de réinsertion sociale), est de 27 jours, je pensais que le temps de rémission était beaucoup plus long, alors que là, il y en a une grande partie qui rentrent en HLM et qui retrouvent un logement rapidement.

– De manière générale, les femmes qui viennent nous voir restent 4 à 6 mois (tout accueil confondu, urgence et insertion), l’accompagnement personnalisé fait que les femmes retrouvent vite une solution. Si c’est pas dans le parc social, certaines femmes qui ont des facilités financières retrouvent dans le privé et nous avons un partenariat avec la préfecture pour des logements sociaux. D’autres peuvent être accompagnées vers d’autres centres d’hébergements. Une fois que la conscientisation est faite, une fois que les femmes se sentent en sécurité, les démarches découlent assez tranquillement.

– On cocoone pas les femmes ici. Quand on parle de dévictimation, quelquefois même ça peut être pas assez empathique. On pleure pas avec les victimes. On a affaire à une femme qui est un sujet qui était chez elle et qui n’est plus chez elle. C’est pas une femme à la rue, c’est une femme qui se retrouve privée de ses droits à cause de la violence, d’un certain type de violence. Quand elle arrive ici, on prend en compte son état de santé, si elle est restée sans dormir il y a un temps pour souffler, pour retrouver ses forces, mais rapidement elle est accompagnée, elle est poussée à faire par elle-même ses démarches. Ce qu’elle trouvera ici, c’est l’écoute et le côté professionnel pour éviter de se perdre dans les démarches. Mais elles sont vite mises en autonomie.

– Mais les femmes, elles décident pas de retourner chez leur conjoint ?

– Ah si, il y a des allers-retours.

– Mais ça fait partie du processus.

– Il y a des femmes qui retournent chez elles à cause de l’emprise mais aussi à cause de la situation économique. Les femmes, elles retournent des fois aussi pour se préparer au départ.

  • Faut pas imaginer que le passage ici soit miraculeux, 30 ans d’emprise, ça s’efface pas comme ça. Il a aussi l’environnement familial, la pression familiale, la question de la scolarisation des enfants. Il y a trop d’éléments pour que tout marche comme ça.

– J’ai vu que vous indiquiez que les femmes étaient parfois géolocalisées par leur conjoint et il y en a qui avaient dû mettre des mouchards sur les bagnoles.

Quand elles savent, parce que c’est souvent déjà mis en place depuis longtemps par conjoint, donc quand elles savent, elles changent de téléphone. On le dit, même sur les réseaux sociaux ou sur le téléphone des enfants.

– Parce qu’après il faut changer les femmes de logement ?

– Il nous est arrivée de loger les femmes à l’hôtel.

– Vous faites des interventions en dehors de vos locaux ?

– On est de plus en plus sollicitées par des lycées. Là, il y a un ou une CPE qui nous appelle pour nous demander d’intervenir suite à un fait qui a eu lieu. Dès qu’on nous ouvre une porte, on s’en saisit pour en profiter pour parler des violences faites aux femmes.

– Et vous arrivez à faire face à toutes ces sollicitations ?

– Ahaha, oui, c’est un peu compliqué, on est à la fois victime de notre succès.

Vendredi dans le cadre du 8 mars, c’était archi sympa, on est allé chez Peugeot, vente de pièces détachées, le directeur de l’agence de Nantes a organisé un temps dans le cadre du 8 mars et sur le temps de travail, il a pris 30 minutes pour parler des violences faites aux femmes, bon c’était essentiellement des gars. Les ampoules vont être vendues pour l’association. Il a mené ça avec des filles bien motivées, quelques filles de l’agence. C’était super.

– Ça nous permet de toucher un public qu’on n’aurait pas forcément touché.

– Nous on demande que ça, faire ce type d’échanges.

– Depuis l’affaire metoo, est-ce qu’il y a des effets de ce mouvement de libération de la parole ?

– C’est difficile à dire car on accueille déjà 1 300 femmes par an.

– Et on est au maximum de nos capacités. Notre ligne téléphonique, on sait qu’elle est très souvent occupée car on fait des entretiens téléphonique. Il y en a qui nous laissent des messages, donc on les rappelle, puis il y en a ,elles pourront pas laisser de messages. On n’est pas capable de dire si c’est qu’on est au bout de nos capacités.

– Les écoutantes de la fédération ont constaté une forte augmentation avec le 3919,

– Marlène Schiappa a augmenté les fonds pour que l’on ait une plus forte capacité d’accueil téléphonique. Les écoutantes font un relais des femmes lorsqu’elles sont localisées.

– Et concernant le centre de traumatologie pour femmes qui doit ouvrir à Nantes dans quelques mois ?

– Il va ouvrir à la rentrée, c’est un très bel endroit. Il va exister, il faut le faire vivre. Elle [la maire]a un réel engagement. Nous, peut-être qu’on y assurera des groupes d’échanges, des temps de paroles, une permanence. Pour d’autres associations, ce sera la même chose. Je dis peut-être parce que tant qu’il n’y a pas de conventionnement avec l’État, on n’est pas sûre. Mais il y aura aussi un partenariat avec le CHU, un accueil médical, une écoute psy, un pédo-psychiatre parce qu’il y aura aussi les enfants. Parce que c’est toutes les violences, pas uniquement les violences dans le couple.

– Et les demandeuses d’asile ?

– Je ne sais pas, il y a les parcours de migrantes, qui sont tous dans la violence. Ce sera un lieu que pour les femmes et les enfants. Il y a aussi les violences qui ont pu être vécues. Et c’est pas que le trauma. S’il y a des associations comme le planning, l’adavi (l’aide aux victimes), selon le mode de fonctionnement de l’association, pour moi, c’est très important que ce soit pas un hôpital bis, mais que ce soit une entrée globale. Tout est à construire.

– Et concernant votre structure, comment fonctionne le bénévolat ?

– Je suis bénévole, mais il y a une position spécifique des bénévoles, on est toutes administratrices. On n’a pas encore vraiment travaillé la question de la place des bénévoles non membres du conseil d’administration, comment des femmes pourraient s’engager avec leurs compétences sans être membre du conseil d’administration, mais ça va certainement se faire. Aujourd’hui quand on est bénévole on est au CA, au cœur de la politique de l’association.

– Il n’y a pas de petit engagement.

– Voilà, mais les bénévoles qui s’engagent au sein du CA le fond à géométrie variable, donc elles donnent à hauteur de ce qu’elles peuvent faire, y’en a qui travaillent, y’en a qui sont à la retraite. C’est quand même un engagement.

– Le bénévolat, ça se passe par cooptation ?

– Des fois, on les connaît pas du tout. Brigitte et Isabelle, des administratrices vont rencontrer, en ce moment même, des femmes qui veulent s’impliquer pour leur expliquer ce qu’on fait. Il y a des femmes qui viennent ici parce qu’elles veulent aider les femmes, elles viennent dans l’idée qu’elles vont être avec les femmes, qu’elles vont les aider, qu’elles vont les soutenir moralement. Et c’est pas ce qu’elles vont faire et c’est pas ce que l’association apporte aux bénévoles

– Parce que ça, c’est le travail des travailleurs sociaux.

– Eh bien oui, parce qu’il y a l’accompagnement dans la durée : c’est donné à l’équipe sociale mais c’est pas délégué, parce qu’il y a aussi des temps dans les groupes d’échanges, il y a des temps collectifs. Mais c’est pas le temps de l’accompagnement au jour le jour. Si une bénévole veut faire ça, elle y trouvera pas son compte.

– Vous êtes combien de bénévoles ?

– On est 10, on est un CA de 10.

– Je m’attendais à plus.

– Un CA, c’est une réunion mensuelle et un temps de travail entre administratif et salarié. Comment on va développer l’accueil des enfants, comment on va développer l’action en justice. Quand on va parler de nos 40 ans de l’association, on va le faire entre administratrices et salariées.

– Est-ce qu’il y a des femmes qui ont bénéficié de l’accompagnement ici qui reviennent ?

– Oui, par exemple dans les femmes qui ont préparé l’exposition de Châteaubriant, il y a beaucoup de femmes qui ont été hébergées.

– On a tout un travail avec les femmes hébergées, ex-hébergées. Là, c’était un atelier sur la place de la femme en France. Mais ça peut être un atelier cuisine, un atelier réflexion. Et on en a un certain nombre qui continuent à venir, à suivre les actions.

– On a des femmes qui sont passées par le conseil d’administration : soit qu’elles ont vécues elles-mêmes les violences, soit qu’elles ont eu une proche qu’elles ont accompagnée et elles entrent dans le CA. Notre CA, il y a de tout. C’est pas un critère évidemment.

– Et il y a aussi des femmes qui reviennent pour nous apporter de bonnes nouvelles. Je pense à une dame qui est passée la semaine dernière. Et ça, ça fait du bien.

– J’ai vu que vous faisiez partie du collectif RAFU, en quoi ça consiste ?

– (Elisabeth Massamba-Débat) Alors RAFU c’est un collectif qui s’est mis en place à la suite d’une violence exercée sur une femme dans l’espace public, elle avait été traînée par une voiture avant d’être éjectée et de finir à l’hôpital dans un état lamentable. On peut pas faire comme si c’était des faits divers, des faits individuels. C’est pour ça qu’on fait des rassemblements, pour marquer les violences faites aux femmes dans l’espace public ou pour marquer les féminicides. Si c’est dans le couple, il faut marquer que ce soit pas un drame familial comme le disent les médias, mais une violence faite sur une femme, c’est ça l’esprit. Donc ça va au delà des violences dans le couple. Ne pas banaliser, partager l’indignation, voilà l’objectif du groupe RAFU. On se réunit tous les mois, on regarde l’actualité. Avec une copine, on balaie la presse et on essaie de repérer des lieux où les femmes ont été insultées, violées. On a fait une action pochoir dernièrement pour marquer l’espace.